Chapitre 12. Inconfortable…

Un endroit chaleureux, perdu dans le labyrinthe de la vieille ville. Une porte discrète, la pénombre d’un minuscule vestibule. Une jolie jeune femme m’accueille d’un sourire bienveillant et m’invite d’un geste de la main à entrer.

Je la suis dans un couloir étroit.

Rien à voir avec ces anciennes carrières de montagne où l’air est humide et glacé à cause des parois éternellement détrempées. Là-bas, ce n’est pas la silhouette délicate d’une hôtesse qui marche devant vous, mais un type d’un âge indéfinissable, engoncé dans une vieille veste matelassée en lambeaux, grommelant et empestant tout à la fois. Et au bout du chemin, ce n’est pas un salon confortable avec un canapé moelleux et un verre de sherry velouté qui vous attend, mais allez savoir quoi : la nuit, la pluie, un hélicoptère salvateur… ou une embuscade mortelle.

En revanche, ce canapé est réellement confortable. Je m’y enfonce comme dans l’épaisse couette en plumes que ma grand-mère avait dans sa maison de campagne.

Un cigare et une gorgée d’une boisson chaude et sucrée repoussent loin derrière les éclats du passé — son humidité glaciale, son obscurité, ses mains sales et tordues, et cette peur permanente que tout puisse s’arrêter d’un seul coup, avant même que quelque chose de chaleureux, de paisible et d’éternel n’ait eu le temps d’arriver.

Enfin…

Peu importe.

Je renverse la tête en arrière.

Je ferme les yeux.

L’attente…

Parfois, elle est plus puissante que la réalité elle-même. L’esprit imagine les scénarios les plus improbables, des intrigues savamment entrelacées, des parfums hors de prix, des mots murmurés, des regards, des caresses.

Et parfois…

La réalité réserve ses propres surprises.

Le téléphone sonne.

— Oui, tout va bien… Écoute, je suis occupé là. On se rappelle plus tard ? D’accord ?

Le bruit sourd de talons sur la moquette se rapproche des lourds rideaux de velours. Comme une vague qui déferle, ils s’ouvrent dans un bruissement, la laissant entrer avec l’hôtesse, puis se referment aussitôt derrière elles.

Je me lève pour l’accueillir et porte délicatement sa main fine à mes lèvres en guise de salut.

L’hôtesse s’apprête à demander quelque chose…

Un léger mouvement de tête, les paupières à demi closes, suffisent à l’arrêter.

Non.

Rien.

Pas maintenant.

Pas cet instant.

D’un regard, je lui indique le cordon de velours de la sonnette. Elle comprend immédiatement et acquiesce.

Une nouvelle vague…

Les rideaux l’engloutissent de nouveau, emportant avec eux cette petite fée de boudoir qui me lance un clin d’œil malicieux.

Plus rien n’a d’importance.

Rien n’a d’importance quand une taille souple, enveloppée d’une soie délicate et glissante, repose entre vos mains. Quand de longs doigts aux ongles parfaitement soignés glissent lentement le long de votre dos, et que vous en sentez malgré tout la pointe à travers votre veste. Quand ils descendent sur votre poitrine à travers la chemise, tandis qu’un baiser tendre enveloppe doucement vos lèvres.

Ses doigts ébouriffent sans ménagement vos cheveux tandis que vous attirez contre vous ce corps à la fois ferme et infiniment docile.

Quand un bouton arraché au col devient finalement la meilleure des solutions pour sentir un baiser dans le creux du cou… puis sur la poitrine… en respirant le parfum délicat d’une chevelure blonde, soyeuse et fluide.

Les premiers frôlements de deux corps libérés de leurs vêtements.

Une respiration profonde.

Des caresses légères, presque impalpables, sur les endroits les plus sensibles.

Quand vos doigts glissent sur une peau douce, parfaitement entretenue, découvrant la chaleur généreuse et humide des désirs interdits.

Cette chaleur enveloppante transforme la douceur de la chair en une force ferme et palpitante…

Puis il n’y a plus que l’ivresse.

Des étreintes puissantes.

Une respiration profonde, rapide.

Un cœur qui s’emballe.

Le rythme s’accélère…

Toujours plus vite…

Jusqu’à frôler les convulsions…

Puis vient l’épuisement absolu, né du plaisir, de la tendresse et de cette sensation d’avoir pu tout abandonner sans retenue.

Et ensuite…

Le silence.

Le repos de deux corps immobiles, abandonnés l’un contre l’autre sur l’immense canapé d’un salon feutré, perdu au milieu des ruelles enchevêtrées de la vieille ville.

Mais à un moment donné, les positions dans lesquelles les corps se sont figés après l’apaisement deviennent inconfortables. La chaleur s’accumule sous les bras, un bras s’engourdit, le dos commence à protester avec insistance : si je ne change pas de position maintenant, je finirai ma vie courbé en deux.

— Comment tu te sens ? Tu voudrais peut-être commander quelque chose ? Ils servent ici un excellent steak, accompagné d’une sauce aux airelles et d’asperges légèrement grillées, posées sur une purée de pommes de terre, de fenouil et de carottes. Je te le recommande.

À peine les mots évoquant le repas sont-ils prononcés qu’ils se prolongent en une pluie de baisers sur ma poitrine, mon cou et mes lèvres.

— Oh… la façon dont tu l’as dit… c’était délicieux… murmure-t-elle, plongeant ses immenses yeux gris-bleu dans les miens comme si elle voulait regarder jusqu’au fond de mon âme.

— Alors commandons-le tout de suite… Et… demande aussi qu’on nous conseille un bon vin pour accompagner ce petit miracle.

Une légère traction sur le cordon de la sonnette réveille aussitôt le cliquetis des talons de l’hôtesse derrière les rideaux.

Elle ne se presse pas.

Une courte pause professionnelle.

— Puis-je entrer ?

— Bien sûr.

Elle entre.

— S’il vous plaît… le steak… un verre de Chardonnay pour Madame. Et pour moi, un burger avec une salade fraîche et une bouteille d’eau gazeuse.

— Excellent choix.

— Merci.

Je lance un clin d’œil complice à la jeune femme, désormais un peu rougissante, avant de la laisser repartir vers la cuisine.

— Hum… Les hôtesses sont censées prendre les commandes, maintenant ? Je croyais que leur travail consistait simplement à accompagner les clients, les installer, puis attendre les suivants.

— Peut-être que je lui plais.

— Et alors ? Elle peut bien apprécier qui elle veut. Tu n’es pas seul ici. Tu es avec une femme.

— C’est vrai. Mais en quoi cela change-t-il quoi que ce soit ? Pourquoi ça te dérange autant ?

— Parce que si. Qu’elle fasse la timide avec ceux qui viennent seuls et qu’elle coure derrière les rideaux pour eux. Mais toi, tu es ici avec moi. Point final.

— Pourtant, je ne suis pas vraiment à toi… Nous en avons déjà parlé. Tu as une famille, une vie confortable. On t’attend chez toi… et peut-être même qu’on t’aime.

— Tu pourrais m’emmener avec toi.

Pour toujours.

Vraiment.

Je ne viens pas ici par hasard…

Je viens vers toi comme vers la personne qui m’est la plus proche.

À nouveau les talons.

Les rideaux.

L’hôtesse revient avec son chariot.

— Votre commande.

Quelques gestes précis, parfaitement maîtrisés, et tout est déjà dressé sur la table.

— Oh ! Quelle rapidité ! Merci beaucoup.

— Bon appétit.

Un sourire.

Les rideaux.

Le bruit des talons qui s’éloigne.

— Je le vois. Je vois que je compte pour toi. Mais pourquoi ?

Elle mâche avec plaisir un morceau de viande tendre avant de répondre avec animation :

— Je ne sais pas… Je ne me suis jamais vraiment posé la question… Peut-être… que j’aimerais vivre avec toi jusqu’à la fin… — elle prend une gorgée de vin — …jusqu’à la fin de ma vie.

Elle essuie délicatement les coins de ses lèvres avec une serviette.

— Voilà ! dit-elle en me regardant, attendant ma réponse.

— J’imaginais une proposition de vivre ensemble… d’une tout autre manière. Et puis… ce n’est même pas vraiment une proposition.

— Pourquoi ça ? Et si ça en était une ?

— « Peut-être »… et « Et si ? »… changent tout. Nous ne sommes pas dans une cabine d’essayage aux Galeries Lafayette : ça va, ça ne va pas… À t’entendre, j’ai surtout l’impression que toi-même, tu ignores ce que tu veux vraiment.

Il est fascinant d’observer son regard changer.

De provocateur et insolent, il devient soudain perdu, presque enfantin.

Son joli visage se fige dans la peur.

Ses yeux se remplissent de larmes.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Je te vois.

Je te connais, autant que tes récits me l’ont permis.

Et tu sais…

Je ne suis pas prêt à prendre sous ma responsabilité une grande enfant.

Une grande enfant magnifique, séduisante, brûlante de désir…

mais profondément irresponsable.

Une femme qui finirait par se lasser de moi au bout de quelques années, alors même que je lui aurais donné mon temps, mon âme et mon argent, sans jamais recevoir cette véritable chaleur que j’attends.

Tu sais déjà ce que c’est que d’aller chercher l’aventure ailleurs lorsque celui qui t’aime n’a tout simplement plus le temps d’inventer des distractions pour toi ou d’attendre que tu choisisses entre une robe jaune… et une autre robe jaune.

Tu ne chercheras pas à te rapprocher de lui.

Tu partiras à la recherche d’un homme comme moi.

Quelqu’un qui ignore encore ce que signifie vivre avec toi, mais qui aime partager avec toi la passion, un dîner de temps en temps, quelques escapades, des soirées au théâtre… et les larmes échangées dans les messages.

Elle me fixe sans ciller.

Les larmes coulent.

Ses mains inertes laissent tomber le couteau et la fourchette, tachant la nappe d’un blanc immaculé.

— Tu fais mal quand tu parles…

— Je dis simplement la vérité.

— Va-t’en.

— D’accord.

Très bien.

Je m’en vais.

Oui.

Elle est bouleversée.

Elle vient d’entendre quelque chose de désagréable.

D’inconfortable.

Et alors ?

Mon entraîneur m’a déjà dit des choses bien pires.

Et une fois, il m’a même…

Bah…

Peu importe.

— Mademoiselle…

Je me penche vers l’hôtesse et lui murmure à l’oreille d’une voix presque confidentielle.

— Voici le règlement pour le dîner. Vous nous avez beaucoup aidés. Merci.

Ses yeux bienveillants brillent dans la pénombre.

Sa main légère recueille les billets que je lui tends.

— Je termine assez tôt aujourd’hui…

Je lui tends une carte de visite.

Elle s’apprête à poser une question, mais je l’interromps doucement.

— Voici le numéro.

Appelez-le.

Racontez-lui ce que vous avez vu aujourd’hui…

Puis venez.

Je sors.

Ouf…

Il fait frais.

Et sombre, même s’il n’est pas encore très tard.

Quelques virages devenus presque automatiques…

Et me voilà de nouveau dans la ville étincelante, illuminée par ses vitrines.

Je rentre chez moi.

Le lendemain matin n’a rien à voir avec la veille.

L’esprit est clair.

Léger.

À côté de moi, sur l’oreiller, la jolie hôtesse dort encore paisiblement.

Je vais préparer le petit-déjeuner.

Voyons les actualités…

D’accord…

Je vois…

Je vois…

Et ça ?

Qu’est-ce que c’est ?

Un entrepreneur de renom…

…a été retrouvé dans sa voiture, blessé par balle…

Son épouse a été interpellée, soupçonnée de meurtre…

Selon les premières hypothèses, le drame serait lié à un conflit provoqué par l’infidélité de l’épouse, qu’elle dissimulait…

Le couple a deux enfants…

Elle encourt…

Merde !

C’est moi…

— Non.

— Encore toi ?

— Tu as dit la vérité.

Une vérité inconfortable.

Tu lui as tendu un miroir.

Chaque jour, des milliers de personnes entendent ou découvrent des vérités semblables.

Mais c’est elle qui a choisi.

Son choix.

Un choix inconfortable.

Tu n’y es pour rien.

— Va te faire foutre…

Je vais partir à la chasse.

— Oui, c’est moi.

Je voudrais réserver un vol.

Pour aujourd’hui.

Comme d’habitude.

Première classe.

Avec transfert.

Voilà.

Quelques heures au-dessus des nuages…

Et me revoilà là-bas.

Dans le passé.

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