Chapitre 14. Quelque part, tout près.
Chapitre 14
Quelque part, tout près
— Attends, Tavis !
— Tu es très occupé ?
— Non. Tu as besoin de mon aide ?
— Oui. Tu sais… j’aimerais parler de ce dont je me souviens.
— C’est un bon sujet. Allons-y.
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Nous étions assis au bord d’un nuage.
Deux êtres venus du monde des hommes…
— Tavis, mon ami… Nous comprenons tant de choses aujourd’hui, et pourtant je continue à revoir ce déclic… la clairière… le garçon… mes paroles. Il me rappelle un autre garçon. Comme si, autrefois, j’avais déjà été le mentor de quelqu’un…
Après la première guerre, j’ai cru que tout était fini. Je ne remettrais plus jamais mes rangers. Je ne regarderais plus jamais un être humain à travers le réticule d’une lunette de précision.
Un choix difficile pour un officier de carrière.
On m’avait parfaitement appris à faire mon travail.
Mais personne ne m’avait expliqué ce qui se cachait derrière.
Qu’un excellent résultat signifiait le plus souvent destruction, chaos et mort.
Puis viennent les nuits sans sommeil…
Cette odeur de poudre et de mort…
La mort a son odeur.
Une odeur lourde, épaisse, de chair en décomposition, de viscères, de sueur et de sang. Tout s’y mélange dans une proportion si atroce qu’il est impossible de l’accepter sereinement… et impossible de l’oublier.
Puis vint une courte période de paix.
Tu trouves un refuge en tirant sur des cibles, au stand de tir.
Tu transmets ton savoir-faire aux autres.
Et puis il y avait ce garçon…
Privé de l’attention de ses parents.
Le fils d’un vieil ami, rencontré à l’époque de notre école militaire.
Bagarreur.
Impulsif.
Mais doté d’un regard exceptionnel et d’une main d’une étonnante fermeté.
Un tireur remarquable.
Et pourtant…
Dévoré par un besoin irrépressible de prouver sa valeur et sa supériorité sur tout ce qui vit.
Il remportait des prix.
Il baignait dans la gloire.
Puis restait seul dans le vestiaire, rêvant de tuer.
Et cette réponse qu’il me faisait toujours :
— On verra…
C’est ce qu’il m’a répondu lorsque je lui ai dit que je ne le laisserais jamais devenir un tueur cynique.
Que je resterais à ses côtés.
Puis il a abattu un pigeon sur le stand de tir.
La façon dont il m’a regardé ce jour-là…
Même aujourd’hui, un frisson me parcourt encore le dos.
Quelque temps plus tard, il m’a dit qu’il avait trouvé un travail.
Puis il disparut.
La paix ne dura pas longtemps.
La guerre revint.
L’uniforme.
Les rangers.
Le poids familier de l’équipement.
Le froid de l’acier bronzé.
Mais cette fois…
Ce n’était plus au-delà des mers.
C’était ici.
Là où chaque sentier m’était familier.
Chaque clairière destinée aux pique-niques en famille.
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Nous étions de sacrés types.
Une équipe invincible.
Mais dix minutes après le premier coup de feu de l’embuscade, notre dernier combattant s’est tu pour toujours.
Et nous regardions nos corps éparpillés dans la clairière, tandis que nous nous élevions toujours plus haut.
On prendrait soin de nous.
On viendrait nous chercher.
On nous confierait à la terre.
Peut-être accompagnés de prières et de larmes.
Ou peut-être pas.
Cela n’avait plus d’importance.
Les hommes que nous avions été n’existaient plus.
Nous nous tenions devant les Portes des Nuages, calmes et silencieux, prêts à accueillir tout ce que ce nouveau monde nous réservait.
⸻
— Te souviens-tu du jour où toi et Sariel êtes venus à notre rencontre ?
— Bien sûr.
— Tu nous avais dit : « Ensemble, nous allons commencer une nouvelle garde. Cette fois, nous veillerons sur les âmes des autres… »
J’ai alors regardé vers la clairière.
Tu sais…
J’ai vu le premier homme qui s’est agenouillé près de mon corps.
Et j’ai décidé de revenir vers lui.
Non pas pour le juger.
J’ignore pourquoi, mais je sentais qu’il avait besoin d’un gardien.
J’étais attiré vers lui comme vers une vieille connaissance.
C’était inexplicable. Tu comprends ?
Et tu sais…
Je suis très heureux que les autres m’aient soutenu dans cette décision.
— Oui, Nevian. Je m’en souviens très bien.
Et je me souviens aussi de notre conversation récente.
Je t’avais demandé si tu regrettais de l’avoir laissé partir.
— Oui… Exactement.
À l’époque, lorsqu’il m’a vu pour la première fois…
Et qu’il s’est vu lui-même…
Dans le miroir de ce bar.
Et puis, Tavis…
Il n’y a pas longtemps, j’ai aidé un autre enfant à surmonter la perte de son chien en peluche, son compagnon d’enfance.
Nous sommes revenus dans cette clairière.
Et soudain…
Il y a eu un déclic.
C’était cette même clairière, Tavis.
— Regarde !
Tavis montra la clairière, loin sous les nuages.
Là, de nouveau, il y avait lui.
Le Tireur.
Il allait de nouveau mal…
Un coup de feu…
— J’y vais !
— Nevian !