Chapitre 15. Turbulences.
Ça y est. L’aéroport.
Le parking. Je laisse la voiture ici, les clés dans la boîte, et je file directement au salon affaires.
Les VIP sont pris en charge rapidement. Ici, il n’y a jamais de file d’attente. Pas besoin de poser de lourdes valises sur le tapis roulant en se demandant si elles passeront la limite de poids. On vous fouille à peine. Il n’y a qu’au contrôle des passeports qu’on vous regarde sévèrement en face, qu’on appose un tampon dans votre passeport avec un claquement sourd, avant de vous souhaiter poliment un bon voyage.
Et après, une tout autre vie commence.
— Un Chivas avec des glaçons, s’il vous plaît.
— Bien sûr.
— Et apportez-moi aussi du cordon-bleu au fromage. Avec du pain.
— Peut-être de l’eau gazeuse avec du citron ?
— Non.
Elle est partie. Elle a même haussé les épaules. Elle doit me prendre pour un idiot.
Merde… Je n’aime pas les avions.
Enfin, pas les Boeing ou les Airbus eux-mêmes. Je n’aime pas voler.
Chaque fois qu’un vol m’attend, je prépare mes affaires et je sens le trac commencer à monter en moi. Oui, je sais que c’est le moyen de transport le plus sûr. Oui, je connais toutes les lois de la physique grâce auxquelles ces énormes machines tiennent dans les airs.
Mais je n’aime pas voler.
Vous allez me demander pourquoi. Après tout, je suis courageux et intrépide. Ancien soldat. Vétéran. Hum…
Mais les vétérans aussi ont peur.
Ils ont peur parce que…
Parce que ça fait peur.
— Votre whisky. Le fromage et le pain, comme vous l’avez demandé.
— Merci.
Une gorgée.
Une chaleur brûlante descend dans ma gorge, puis plus bas, le long de l’œsophage.
J’inspire.
Le fromage qui pue. J’inspire encore. L’odeur épicée du bleu se mêle à une légère note de fumée.
Maintenant, le pain. Un parfum légèrement acide, avec une odeur de levure.
Cet incroyable mélange d’odeurs s’entrelace dans ma tête et me plonge dans une légère torpeur relaxante. Pour peu de temps. L’adrénaline d’avant le vol m’empêche de décrocher complètement. Il ne reste que l’arrière-goût et l’angoisse.
— Apportez-moi encore un café. Fort… et bien grand.
— Très bien.
Elle hausse encore les épaules.
Tout s’accorde parfaitement.
Je finis mon whisky, les morceaux de glace me brûlant les lèvres.
Le fromage.
Le bleu.
Le pain.
Voilà le café.
Parfait.
Embarquement.
C’est bien quand il n’y a pas de retard.
Hum… Juste avant la mort… c’est pareil ?
Quand on exécute un criminel condamné, tout est déjà décidé pour lui. Plus vite tout sera terminé, mieux ce sera. Ça ne sert plus à rien d’espérer une grâce. Et chaque minute d’attente ne fait qu’ajouter à la peur.
L’air frais du tarmac. Le grondement des moteurs du gros-porteur.
Ouh… Qu’il est énorme. Tant mieux, ça secouera moins. Enfin… en première classe, ça secoue moins, en principe. C’est calme, on vous nourrit, je regarderai un film… enfin, si ça ne secoue pas.
Voilà un siège confortable. Une petite cabine rien qu’à moi.
Je m’assieds.
Je change de chaussures.
J’attache ma ceinture.
Voilà.
On peut voler.
Mais tout le monde n’est pas encore à bord. Bon… je vais lancer un film.
— Un double scotch, s’il vous plaît.
— Avec des glaçons ?
— Sans.
— Bien sûr.
Qu’est-ce que c’est long…
On ferme les portes, on roule, on décolle… Eh bien non. Ils avancent comme des tortues.
— Votre scotch.
— Merci.
Une gorgée.
La chaleur.
Et son parfum.
Je ferme les yeux. Peut-être que je vais m’endormir…
Non.
Peut-être que cette peur est le prix de mes péchés ?
Peut-être que je devrais demander pardon ?
À qui ?
Pour quoi ?
Ça y est.
On roule.
Ça cahote sur les joints du béton.
L’avion oscille.
Voilà la piste.
Virage.
Alignement.
Je me tends.
Le hurlement des turbines.
Plein gaz !
Les joints défilent.
De plus en plus vite.
Encore.
Encore.
Waouh !
Décollage.
Allez…
Allez…
Virage !
Le vide.
Ça va…
Qu’est-ce que je raconte… Ça ne va pas du tout. J’ai peur.
Encore un virage.
Puis on grimpe.
Ouuuuuh…
Ça bourdonne.
On monte dans les nuages.
Voilà la première petite…
Ah !
Ça a secoué.
En vérité, les joints de la piste secouent encore plus fort… sauf que maintenant, il n’y a plus de béton sous toi. Et on t’emporte déjà à près de cinq cents kilomètres à l’heure.
Oh… enfin.
Les stewards ont tiré les rideaux.
Ça y est.
On a décollé.
Encore une gorgée, et je regarderai un film.
Quelque chose de familier.
Histoire de ne pas trop réfléchir.
Et jeter parfois un coup d’œil par le hublot.
Qui ai-je blessé, au juste ?
Maman ?
C’est elle pourtant qui m’avait collé une bonne claque ce jour-là.
Quoique…
Qu’aurait-elle dû faire ?
« Bravo. Bien joué. Tu l’as tué, c’était parfait. »
Hum…
C’était peut-être sa façon de me protéger.
Allez savoir…
C’est étrange, quand même… Dans le métro, je n’en voulais pas à mon père. Je l’avais compris. Peut-être parce qu’il est mort depuis longtemps. C’est plus facile, comme ça…
Puisqu’il n’est plus là, à quoi bon garder de la rancœur ?
Ouh… Quelle chute !
Merde… Encore un nuage ?
« Attachez vos ceintures. »
— Nous entrons dans une zone de turbulences. Veuillez attacher vos ceintures et rester assis jusqu’à l’extinction du signal lumineux.
Pour combien de temps ?
Ce ne sont pas les secousses qui épuisent ou qui font peur.
C’est l’inconnu.
Combien de temps cela va-t-il durer ?
Y aura-t-il encore un trou d’air ?
Ou un autre coup de raquette ?
Un mastodonte pareil dans le ciel…
Une secousse… et une aile pourrait casser.
Les stewards ont rouvert les rideaux.
Eux aussi se sont attachés.
Ça doit être sérieux…
Eh, les pilotes…
Vous voulez que je pilote à votre place, peut-être ?
Et pourtant, quand je roule vite sur les routes de montagne, les filles ont peur elles aussi.
Elles crient.
Puis elles éclatent de rire.
Parce qu’elles me font confiance.
Peut-être que moi aussi, je devrais faire confiance.
Lâcher prise.
Faire confiance aux pilotes.
À la turbulence.
À maman…
Et à sa gifle pour ce pigeon.
À cet entraîneur toujours si agaçant…
Ouh !
À droite… et vers le bas.
Un éclair.
Le tonnerre.
À gauche.
Vers le haut.
Les masses d’air frappent les ailes avec force.
J’ai les mains moites.
Une gorgée.
Qu’est-ce que ça secoue…
Merde.
Même le verre saute.
Je vais le finir.
Ah…
C’est effrayant.
Et pourtant…
L’entraîneur disait beaucoup de choses justes.
« Il faut laisser partir la rancune comme on libère un oiseau… »
Et moi…
Je lui ai tiré dessus.
Sous ses yeux.
Comme ça.
Juste pour toucher quelque chose.
Et après…
C’est moi qui l’ai…
Merde…
Il m’avait pourtant promis de m’arrêter.
De rester à mes côtés…
Et ce miroir dans le bar ?…
Et cette voix, au matin, après cette nuit avec l’hôtesse…
Si on arrive vivants…
J’irai à l’église.
J’allumerai un cierge pour le repos de son âme.
Et un autre pour la santé de tous ceux qui sont encore en vie.
Pourvu qu’on arrive…
Ouh…
Encore un trou d’air…
Et ça recommence…
Comme sur une route pleine d’ornières.
J’appellerai maman.
Pour qu’elle cesse de se tourmenter à cause du pigeon…
Et de cette gifle.
Tout laisser partir.
Tout le monde.
Comme des oiseaux qu’on libère de la cage de mes rancunes.
L’entraîneur avait raison…
…
— Tu n’imagines même pas à quel point.
…
Une voix calme.
Tellement familière.
Le steward se tenait juste à côté de moi.
L’avion était secoué dans tous les sens.
Et lui restait parfaitement immobile.
Comme un serveur debout près d’une table, une serviette soigneusement pliée sur l’avant-bras.
— Quoi ?
— Tu n’imagines même pas à quel point j’avais raison.
— Vous… Toi ?… Mais je…
Il porta un doigt à ses lèvres.
— Chut… Je sais.
Puis il sourit légèrement.
— Je m’assieds ?