Chapitre 5. Dans le viseur.

Cette clairière ne me laisse pas en paix.

Comme s’il y avait là un seuil — entre un monde et un autre.

Entre la vérité et le mensonge.

Entre un véritable objectif et un désir illusoire.

Entre le sang-froid et l’excitation.

 

Je me souviens parfaitement que la vérité est toujours plus forte que le mensonge. Mais comment la dire si elle provoque colère, déception ou pousse quelqu’un à partir ?

 

 

Un temps parfait pour s’entraîner au tir aux plateaux. Oui, ce n’est pas tout à fait la même chose que le tir sur cible. Là-bas — patience, calcul froid, respiration et gestes fluides, comme dans un film au ralenti. Rien ne vient distraire ou empêcher d’envoyer la balle droit au centre de la cible.

 

Mais les plateaux — c’est la chevrotine : bang — en éclats. Bang — en éclats.

Et si on essayait de réunir les deux ?

 

Je l’ai emmené sur un stand de tir en plein air.

 

— Tu veux essayer ?

— Tu vas montrer ?

 

Il est insolent. C’est un défi.

 

Je prends ma place sur la ligne de tir.

 

Il faut se concentrer. Inspirer — expirer. Cette respiration familière équilibre mes pensées et calme mon cœur.

 

Je repense toujours à mon premier tir — seul face à un petit cercle noir au loin.

 

J’imagine un rayon partant du canon de la carabine jusqu’au centre, et je dois l’aligner entre le guidon et la hausse.

 

Je l’ai. Je regarde sans cligner des yeux.

 

Inspiration, suspension — puis je commence lentement à expirer. En même temps, mon doigt presse la détente. Je n’attends ni clic ni résistance — je la ramène simplement vers l’arrière, lentement et avec assurance.

 

La crosse est fermement plaquée contre mon épaule, mes mains tiennent l’appui avec rigidité.

 

Départ du coup.

 

Mon corps sent comment le petit morceau de métal, repoussé par le fond de la cartouche et transmettant cette poussée à la carabine et à l’épaule, s’engage dans les rayures du canon et, tournoyant, accélérant brutalement, file vers la cible…

Et seulement après le tir, quand le sifflement assourdit instantanément mes oreilles, vient l’expiration complète.

 

Touché !

 

Maintenant, je vais faire la même chose sur un morceau d’argile lancé à pleine vitesse.

 

— Premier !

 

Autour de nous, tout le monde se tait, observant avec étonnement ce drôle de type qui veut tirer sur des plateaux avec une carabine rayée.

Mais moi, je sais faire.

 

— Hop !

 

Une ombre fulgurante.

Le tir.

Rien.

 

Raté.

 

Un léger rire…

 

Ça arrive. Je sais ce qui vient ensuite.

 

— Deuxième !

 

— Hop !

 

Éclats d’argile.

 

Autour, des « Waouh » étonnés.

 

— Deux !

 

Douvv — éclats.

Douvv — éclats.

 

— Cinq !

 

Douvv.

Douvv.

Douvv.

Douvv.

Douvv.

 

Tout vole en éclats…

 

Silence.

 

D’abord quelques applaudissements timides. Puis plus forts. Encore plus forts.

Et bientôt, tout le monde exulte dans une sorte de stupeur admirative.

 

— Voilà. À toi maintenant.

 

— Franchement, c’était incroyable !

 

Il se place, se prépare. Un peu tendu.

 

— Respire plus calmement. Imagine que c’est la même cible — sauf qu’elle bouge. Rien d’autre ne change.

 

— Premier.

 

Douvv — raté.

 

— Deuxième.

 

Douvv — raté.

 

— Troisième.

 

Raté.

 

Autour, des murmures et des ricanements.

 

— Encore.

 

— Attends.

 

— Encore.

 

Douvv — raté.

 

Ses yeux brûlent de colère et de honte.

 

— Encore.

 

— Non.

 

— Encore.

 

— Ça suffit.

 

Douvv.

 

 

Un nuage de plumes et le bruit sourd d’un pigeon tombant au sol firent naître un long silence.

 

— Touché.

 

— Il ne pourra jamais répondre au fait que tu lui as pris ce qu’il avait de plus précieux.

 

— Je m’en fiche. Je devais toucher. J’ai touché.

 

— Oui. Mais pas le plateau.

 

— Peu importe.

 

— Si. Parce que c’est un chemin qui mène dans l’autre direction.

Nous ne tirons pas pour satisfaire notre ego.

Nous tirons uniquement là où nous avons décidé de tirer… et nulle part ailleurs.

 

L’entraînement est terminé. Demain — retour au stand.

 

— Dans le sport, oui. Mais le sport, ce n’est pas toute la vie.

 

— Tu vas l’enlever ?

— La nature s’en chargera.

 

Il cracha avec colère sur le côté et partit rapidement.

 

Je suis allé dans le champ. Le voilà. Traversé de part en part. Une carabine ne déforme pas — elle retire simplement la vie.

 

Je me suis accroupi et j’ai sorti un sac.

 

— Pardon, mon vieux… il ne voulait pas…

Non. Il voulait. Il n’a juste pas su s’arrêter.

 

Je ne sais pas quoi dire à un oiseau mort aux ailes ébouriffées.

 

— Ah… pardonne-lui simplement.

 

Je l’ai placé dans le sac et je suis parti.

 

 

Comment cela a-t-il pu arriver ?

Je n’ai jamais parlé de ça… ni même pensé à ça.

 

Il me semble entendre des pas dans l’obscurité.

 

Non… j’ai dû imaginer.

Pas maintenant.

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