Chapitre 8. Pourquoi?
— Bonjour. Je savais que tu serais ici.
— Oui. J’ai peur de manquer les pas…
— Peur ?
— Oui. Tu sais, cela ressemble à la peur d’arriver en retard, même si je sais avec certitude que je ne le serai pas. Je sais que cela arrivera. Mais je ne sais pas quand. Ni s’il aura assez de force pour faire demi-tour et revenir.
— Es-tu sûr de ne pas te tromper ? Après tout, s’il en est là, c’est parce que tu as été dur avec lui. Peut-être aurais-tu dû davantage le soutenir.
— Tu sais bien que nous ne nous trompons pas. Nous sommes toujours là. Nous éclairons le chemin, mais nous ne choisissons pas à leur place. Je n’ai pas été dur. J’ai placé devant lui un miroir dont on ne peut détourner le regard. Chacun y voit quelque chose de différent. Et chacun en tire ses propres conclusions.
— Pourtant, tu aurais pu lui montrer un meilleur chemin. L’éclairer davantage.
— Oui. Mais je me souviens qu’il existe des personnes pour qui le bon chemin ne devient visible qu’après la prise de conscience. Tout dépend de la distance qu’elles ont parcourue. Parfois, il faut toucher le fond pour pouvoir prendre appui dessus.
— Tu as raison. Ou regarder l’abîme depuis la porte d’un avion. Voir et accepter tout ce que l’on porte derrière soi. Poser le pied sur le seuil — puis se pousser de toutes ses forces.
Tu te jettes dans le torrent impétueux d’une chute inévitable. Tu fonces vers la mort en serrant l’anneau.
D’abord, la sangle du parachute pilote te secoue. Il s’ouvre, mais n’arrête pas la chute. Comme la prise de conscience, il n’offre qu’un instant de stabilité.
Puis tu tires de toutes tes forces sur la poignée qui libère le parachute principal. Tu replonges alors dans l’abîme avant qu’une puissante secousse ne t’immobilise dans le silence du ciel.
Tu te balances dans ton harnais et regardes le monde sous tes pieds. Tout paraît encore lointain, comme si rien n’avait changé. Pourtant, seconde après seconde, tu comprends que le retour est inévitable.
Il sera rude. Comme une solide tape derrière la tête donnée par un père lorsque tu rentres à l’aube après une nuit d’insouciance.
La terre te rappellera durement à elle.
Mais ce sera ce retour-là.
— Oui… Cet état m’est familier aussi : la peur du danger et le désir de revenir. Je n’ai jamais ressenti quelque chose de plus puissant que ce mélange de sentiments. C’est pourquoi je sais que le pas, on le fait seul. On avance seul. On tombe seul. On comprend seul. Et seulement après, on s’assoit émerveillé à regarder les nuages dériver.
— Es-tu certain de l’attendre, lui, et non toi-même ?
C’est pourtant ton premier service. Et déjà un départ.
— Le départ fait partie de la vie. Certains le choisissent, d’autres non. C’est une chose ordinaire.
Vu de l’extérieur, on pourrait croire que je l’ai poussé vers le bord. Il m’arrive moi-même de le penser. Mais c’était sa décision. Son pas.
Retenir et convaincre quelqu’un qui a traversé toute cette boue n’a aucun sens.
Il a vu tout le cynisme et toute l’injustice du monde. Il s’est lui-même couvert de péché et de sang. Il a compris ce qui lui arrivait.
Mais au lieu de regarder dans le miroir et de chercher un chemin, il s’est détourné…
et a marché vers les ténèbres.
— Oui, c’est vrai. Je suis heureux que tu n’aies pas eu peur…
Hum. À vrai dire, nous n’avons pas peur.
Je suis heureux que tu sois parmi nous. C’est un exemple important pour les autres Gardiens. Parfois, nous passons trop de temps à convaincre ceux qui ont déjà pris leur décision. Ils acceptent seulement pour qu’on les laisse tranquilles.
Je suis heureux que tu aies choisi de le laisser partir et de lui permettre de traverser lui-même le chemin obscur.
Tu as d’autres responsabilités. Ceux qui ont besoin de ta présence, de ton soutien, de tes conseils et de ta chaleur.
— Merci…
Je voulais dire davantage. Mais je ne sais pas encore quoi.
— Ah ah ah ah ah !
— Attends. Silence…
Des pas… tu les entends ?
…
— Non, mon ami. Tu l’as imaginé.
— Oui…
Pas encore…