Chapitre 9. Qu'est-ce qui ne va pas chez moi?
Aïe… J’ai la tête qui explose, comme dans les romans. Merde…
Un cercle d’acier serre mes tempes, et une main invisible continue d’en resserrer les vis. Encore un peu et mon crâne va éclater…
Le sang bat dans mes veines. Tout flotte devant mes yeux. Même la lumière semble augmenter la pression dans ma tête.
Mon corps refuse d’obéir au moindre ordre. Quel ordre ? Une supplication. Une prière adressée à mes muscles pour qu’ils bougent, ne serait-ce qu’un peu.
Un goût infect dans la bouche.
Respirer l’air autour de moi me donne envie de vomir, mais…
Il n’y a plus rien à rendre.
Tout est resté hier soir dans les toilettes sordides d’un bar lugubre.
Fermer les yeux…
Expirer…
Retomber dans l’oubli encore un instant…
Des bourdonnements dans les oreilles.
Des éclairs devant les yeux.
Cette voix…
— Je connais le chemin.
Mais il ne te plaira pas.
Il connaît le chemin…
Moi-même je ne le connais pas.
— Je suis là.
Mais pas à ta place.
Là-dessus, tu as raison.
Personne ne viendra me relever.
Je me lève.
Doucement.
Prudemment.
En m’appuyant au mur.
La lumière.
Mes mains récalcitrantes réussissent à peine à mettre du dentifrice sur la brosse.
Ah…
Première sensation de fraîcheur.
Et quelle tête…
Yeux rouges et gonflés.
Peau écarlate.
Lèvres pendantes.
Barbe rêche.
Traces de dentifrice…
Voilà.
Le visage d’une nouvelle génération.
Attention…
Le rasoir enlève les poils durs avec hésitation mais précision.
Net.
Une douche.
L’eau chaude enveloppe ma tête, mes épaules, coule le long de mon dos et desserre pour un instant ce cercle d’acier.
C’est bon…
Tellement bon…
Je pourrais rester là éternellement.
Sentir mon corps se remplir d’eau.
Sentir ma peau l’absorber comme une éponge.
La mousse emporte les restes collants et nauséabonds d’hier.
— Je te guiderai.
Mais le choix t’appartient.
Un ange…
Merde…
Non.
Un gardien.
La serviette douce absorbe les dernières gouttes.
Des vêtements propres complètent cette sensation de retour à la maison.
Maintenant, le petit-déjeuner.
Du bacon.
Deux œufs.
Un verre de lait froid.
Du pain.
Du beurre.
Du fromage.
La machine à café…
Bzzzz…
Prêt.
Une tasse d’espresso réveille brutalement les sens.
La première gorgée de lait froid…
Et…
Ah…
Le monde change.
Je ne bois jamais pour soigner une gueule de bois.
Seulement ça.
Une douche.
Du café.
Du lait.
Des œufs au plat.
Du pain tendre.
Du beurre.
Du fromage.
Les choses simples ont ce pouvoir extraordinaire d’empêcher une chute dans une semaine d’ivresse.
J’ai peur de cette issue.
Et cette peur m’arrête.
Je supporte la douleur.
Puis elle passe.
À midi, je suis prêt à revivre.
Même si l’odeur reste.
Je connais des gens qui reprennent un verre sans hésiter.
Le soir venu, ils sont de nouveau en ruines.
Non.
Très peu pour moi.
Alors…
Qu’est-ce qu’on a là ?
Eh bien…
Tant de messages sans réponse.
Et les SMS ?
Merde.
S’ils prenaient vie, ils deviendraient un banc de petits piranhas, mordant mes bras et mes jambes, essayant d’arracher ma gorge.
Quelle absurdité…
Quoi encore ?
Je n’ai pas répondu pendant une soirée…
Une nuit…
Et une matinée…
Ha-ha.
Des menaces.
“Je vais te quitter !”
Ah bon ?
Quitter qui ?
Moi ?
Je ne suis même pas à toi.
Le tien est là-bas.
Il travaille.
Il fait du sport.
Il t’emmène à la mer.
Il t’achète des bagues.
Il doit aimer se sentir puissant face à ton immaturité.
On peut lui faire faire n’importe quoi.
Jusqu’au jour où il en aura assez.
Bon.
Je vais répondre.
Calmer la passion.
Et le désir.
Et me soulager un peu moi aussi.
Avant qu’on ne me « quitte ».
Voilà.
C’est mieux.
Une excellente soirée m’attend.
Je vais réserver une table dans ce restaurant discret à l’entrée presque invisible.
Le patron me doit un service.
Il tirera les rideaux et me laissera flatter mon corps et nourrir l’ego de ma compagne infantile.
Merde…
Parfois, j’ai pitié d’elles.
J’ai tant d’options.
Elles n’en ont aucune.
Elles ont grandi sans devenir adultes.
Elles cherchent des émotions fortes parce qu’elles ont un refuge sûr à la maison.
Elles pensent qu’il sera toujours là.
Elles ont peur de perdre leurs plaisirs clandestins.
Peur de me perdre.
Ha !
Quelqu’un qui ne leur appartient même pas.
Et elles croient que c’est cela, le vrai amour.
Elles l’ont lu dans des livres.
Vu dans des films.
Elles ne font aucun effort pour construire quelque chose avec celui qui est déjà à leurs côtés.
Parce que c’est difficile.
Cela demande des efforts.
Des compromis.
De la responsabilité.
Et la responsabilité fait peur.
Mais il existe une autre peur.
Qu’un jour quelqu’un parte simplement.
Coupe son téléphone.
Disparaisse.
Et que le bonheur se trouve ailleurs.
Pas avec toi.
Peut-être avec quelqu’un comme moi.
Non.
Je ne suis pas un gigolo.
La guerre m’a laissé davantage que de mauvais souvenirs.
J’ai un toit.
Je suis plutôt bel homme.
Sans doute.
Mais porter sur mes épaules un adulte incapable de prendre une décision…
Un enfant devenu grand…
Non merci.
Passez votre chemin.
Et pourtant…
Parfois, j’ai pitié d’eux.
Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ?
— Le miroir…