Conte jusqu’au matin

...Et tu sais, tous les mots qui viennent du cœur deviennent des contes.

Ils étaient assis sur un rocher encore tiède de la chaleur du jour, au sommet de la falaise, et regardaient le jour s’éteindre.

La mer avait déjà englouti le soleil brûlant et fatigué derrière l’horizon ; elle devenait bleu-gris, de plus en plus sombre.

Les ombres avaient disparu, mais il faisait encore clair — le ciel refusait la fin du jour et restait d’un bleu doux.

L’horizon se teinta de jaune, passa au rose, puis se remplit d’un or rougeoyant.

Les couleurs s’épaissirent. Et voilà qu’apparut la première étoile.

 

— Dis-moi, Sariël, comment naissent les contes ?

 

L’ange géant regarda la jeune fille à côté de lui — celle qui commençait à peine à remarquer les petites taches sur sa peau délicate.

Elle le regardait d’en bas, attendant la réponse avec impatience.

Il toucha ses cheveux lisses.

 

— Quand il est difficile de parler.

 

— Difficile ? Ça arrive ?

 

— Vous, les humains, le savez mieux que nous.

Les anges parlent peu — ils écoutent surtout les pensées.

Les mots passent parfois comme des oiseaux rapides,

mais les pensées… elles bourdonnent longtemps.

Et nous les entendons, lorsqu’elles se rassemblent peu à peu dans la tête.

 

— Moi aussi, ça m’arrive.

 

— Je sais.

 

— Et parfois j’ai peur de parler — de peur de blesser quelqu’un.

 

Ils se turent, regardant la ville au bord de la mer rougir, comme des braises sous la lune froide et les étincelles d’étoiles sur le velours noir de la nuit.

 

— Oui, c’est effrayant. Je te comprends.

 

Il arracha une plume de son aile.

 

— Tiens. Quand tu auras peur de parler — prends une feuille de papier et essaie d’écrire.

 

Ils se regardèrent. Elle s’exclama, étonnée :

 

— Écrire ?!! Avec une plume ?!!!

 

— Ah oui, c’est vrai, on n’écrit plus comme ça.

Mais tu sais, les contes les plus célèbres ont été écrits avec des plumes presque pareilles… d’oie.

 

— D’oie ? Coin-coin ?…

 

Ils éclatèrent de rire.

 

— Oui.

 

— Mais celle-ci est différente.

Pas besoin d’encre ni de peinture.

Les mots tomberont d’eux-mêmes sur le blanc du papier.

 

Il la regarda attentivement, comme s’il voyait son âme.

 

— Écris ce que tu n’as pas pu dire en regardant dans les yeux.

 

Elle baissa la tête, soudain triste.

 

— Crois-moi, les mots sont déjà là.

Les garder en soi ne sert à rien.

Il faut les dire — ou les déposer sur le papier.

Et la plume t’aidera.

Et tu sais, tous les mots qui viennent du cœur deviennent des contes.

 

Elle hocha la tête.

 

— Je sais à qui écrire. Je le donnerai ensuite.

Et s’il ou elle ne veut pas ?

 

— Toi, tu dois libérer les mots.

Accepter ou non — c’est à l’autre de décider.

 

Sariël sortit un carnet de sa poche et le lui tendit.

Tout autour devint silencieux. Le ciel s’était fondu depuis longtemps avec la mer.

Elle prit le carnet et écrivit le premier mot : « Pardonne-moi. »

 

Soudain, le ciel s’éclaira au-dessus des deux êtres assis sur la pierre chaude.

Dans la lumière magique, elle écrivait.

Elle écrivait ce qu’elle n’avait pas osé dire, que ce qui s’était passé était mal, injuste.

 

« Tu peux m’en vouloir, même te fâcher,

mais tu mérites de connaître la vérité… »

 

Elle termina, déchira doucement la page et la glissa dans une enveloppe.

 

— Ramène-moi. Il est tard.

 

Ils montèrent sur une énorme moto. Le moteur gronda — et ils dévalèrent la route en lacets, portés par le vent nocturne, vers les feux vacillants de la ville au bord de la mer.

Les freins crissèrent devant la porte. Elle courut et glissa l’enveloppe sous la porte.

Puis — un coup de gaz. Le vent sur le visage.

La maison enfin.

 

— Je suis fier de ton courage, — dit-il en la quittant.

 

— Merci d’avoir été là, Sariël.

Tu as peu parlé… mais c’était exactement ce qu’il fallait.

 

La nuit. Un lit douillet. Le silence.

Un doux sommeil — et un nouveau conte, jusqu’au matin.

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