Pas comme Prévu

La pluie tombe doucement, tristement. Elle n’a vraiment pas sa place ici, mais elle ne le sait même pas. Elle arrose tranquillement les massifs de fleurs, qui absorbent avec gratitude sa douce humidité pour remplir les capillaires de leurs tiges et de leurs feuilles, dont le vert émeraude émerveille les passants. Elle lave les routes, les trottoirs et les allées, emportant poussière, détritus et vestiges de la vie insouciante des animaux de compagnie. Elle s’écoule des toits en minces filets murmurants et tambourine avec monotonie sur les auvents et les parasols d’un petit restaurant en bord de mer, où doit avoir lieu une fête lumineuse et joyeuse, à l’occasion d’un mariage ou d’un anniversaire.

 

Et puis elle tombe aussi sur les passants. Et sur moi. Elle a trempé mes ballerines à la mode et laissé des gouttes sur la robe dans laquelle je vais accueillir mes invités. Mes invités ?! Mais viendront-ils par un temps pareil ?!

 

Et alors ?! Qu’est-ce que je vais faire toute seule au milieu des tables vides, des parasols et de la pluie ?

 

— Nooon ! Non ! Non ! Noooon ! C’est mon anniversaire. Vous comprenez ? Le mien ! Il n’y a pas de place pour l’ennui du quotidien, et encore moins pour une pluie monotone. Il ne devrait y avoir que du soleil, la fête et de la joie ! Pas de pluie. Non ! Ne vous avisez pas de tout gâcher ! Vous m’entendez ?! Arrêtez !

 

Un grand battement d’ailes bruyant m’aspergea copieusement.

 

— Ouh ! Tu m’as complètement assourdi. Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu n’es vraiment pas toi-même.

 

Mon Ange apparut devant moi, trempé jusqu’aux os, les ailes tombantes, alourdies par l’eau.

 

Mon cœur battait encore à tout rompre.

 

— Moi ?.. Je ne suis pas moi-même parce que rien ne se passe comme prévu. Tavis, comment est-ce possible ?

 

Ma voix trembla et les larmes coulèrent sur mes joues :

 

— J’avais tout parfaitement organisé… Oui, dans les moindres détails. La fête de samedi doit être parfaite. J’ai pensé à tout… Voilà : les décorations sont choisies, tous les invités sont conviés, le menu de la fête est prêt.

 

Je passais en revue tout ce qui concernait la fête, en comptant sur mes doigts. Mais ma respiration était déjà redevenue régulière.

 

— Tu comprends, la matinée a commencé par un réveil agréable, au sortir d’un doux rêve. La fraîcheur de la toilette du matin, le corps plein d’énergie. Un bon petit-déjeuner copieux dans le salon baigné de lumière matinale…

 

Et de nouveau, les larmes :

 

— Je comprends que j’ai changé, mais je suis toujours la même. Et puis il y a tous ces nouveaux soucis, ces attentes, ces peurs, ces malaises, et cet état affreux. Je ne sais pas d’où vient tout ça. Si c’est le chagrin de voir que l’enfance est déjà finie, ou la déception parce que la vie de grande n’a pas commencé comme je l’imaginais. Mais j’ai tellement de peine, Tavis…

 

Je reniflai.

 

— J’ai envie de soleil et de chaleur. Je veux des regards admiratifs, des vœux d’anniversaire et des cadeaux généreux. Et maintenant, je ne sais même pas s’il y aura quelqu’un avec moi, à part mes parents et les serveurs…

 

Je m’interrompis. Il était toujours devant moi, tout gris, les mains dans les poches. Il restait là à m’écouter sans m’interrompre, me regardant calmement dans les yeux… Sous la pluie !

 

— Oh… Mon ami… Tu es complètement trempé, viens vite sous l’auvent. Mais à quoi je pense ? Tu ne vas pas tomber malade ?

 

…

 

— Ah oui… Pardon. Voilà… Je suis très contrariée que rien ne se soit passé comme prévu. Tu comprends ?

 

Et je plongeai mon regard dans ses yeux bienveillants. Sans que je sache pourquoi, le flot de pensées inquiètes et de paroles s’arrêta tout doucement. Mes sanglots s’apaisèrent aussi.

 

Et il dit :

 

— Bien sûr.

 

Je baissai les yeux. Et repris, pensive :

 

— Tu sais, je crois que je me suis tellement absorbée dans l’idée de ce qui allait se passer. Et, je ne sais pas pourquoi, j’ai complètement oublié que les choses peuvent se passer de différentes façons. Ceux qui me semblaient suspects sont devenus mes meilleurs amis. Ceux avec qui je passais tout mon temps ont disparu, et je ne remarque même pas leur absence. Ce qui me semblait génial n’est plus qu’une babiole. Ce qui était difficile est aujourd’hui tout à fait ordinaire. Hmm… En fait, tout ne va pas si mal. Tu es d’accord ?

 

— Oui. Seuls Dieu et les Cieux demeurent immuables, ajouta-t-il avec un sourire pensif.

 

— Et tout ça, je l’ai, ici et maintenant. Et toi, mon Tavis. Et maman, et papa, et mes fidèles Basiks qui veillent toujours sur mon sommeil. Et puis, je fais de super belles tresses. Et je danse tellement bien, Tavis ! Et puis, parfois, on fait des balades à moto. Tavis ! Comme les Anges des routes, comme Sariel et Astrena là-haut, sur vos nuages…

 

Je montrai le ciel gris, d’où tombait toujours une pluie fine.

 

Je touchai son aile gorgée d’eau.

 

— Elle est tellement mouillée et lourde. Comment tu vas faire pour voler, après ? Tu vas te fatiguer.

 

Il sourit :

 

— Alors, je serai un Ange fatigué.

 

Nous nous regardâmes et pouffâmes, avant d’éclater d’un rire franc et sonore.

 

— Toi !.. Un Ange fatigué ! Ha ha ha !

 

— Ha ha ha ! Ou un Ange las, qu’est-ce qui est mieux ?

 

Il arracha une plume de son aile et, s’en servant comme d’un pinceau mouillé, effaça les larmes de mes joues et me la donna.

 

Je réfléchis :

 

— Je ne sais pas. Et toi, qu’est-ce que tu en penses ?

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