Chapitre Neuf.   Les Doutes

Elle n’arrivait pas à se décider :

dire la vérité et couper le passé pour toujours,

ou garder la photo.

 

Les choix lui avaient toujours été difficiles —

même les plus simples : quoi porter, quoi manger, où aller.

Et là, c’était le dilemme des dilemmes.

 

Elle voulait que tout cela se termine,

mais pas entièrement.

Fermer la porte, mais laisser les clés dehors.

Dire « adieu », mais répondre encore aux appels et aux messages.

S’envoler libre, mais que quelqu’un lui offre le pain et le toit.

Demander la confiance, tout en trompant.

 

Mais la vie ne fonctionne pas ainsi.

 

Son âme se débattait, torturant son cœur et son entourage.

Ceux qui essayaient de comprendre se laissaient happer

par ce tourbillon de contradictions.

 

Difficile d’arriver à l’heure au restaurant

quand il reste trente minutes avant la fin de la réservation,

qu’il faut trente minutes pour s’y rendre,

et que la compagne n’est toujours pas prête à sortir.

 

L’esprit se déchire —

entre le désir de l’envoyer promener

et celui de continuer la soirée romantique.

Mais personne, dans sa mémoire, ne l’avait jamais envoyée promener.

Alors, avec la sérénité d’un système iOS,

elle finissait de se maquiller, choisissait une robe,

et puis, nerveuse, cherchait ses chaussures :

« Elles étaient là tout à l’heure, et maintenant elles ont disparu ! »

 

Et celui qui attend ?

Eh bien, il veut sa compagnie — et son corps.

Qu’il attende, qu’il regarde, qu’il ne comprenne pas, et…

pam pam pam… voilà. Il l’a voulu.

 

Elle n’aimait pas penser au jour

où sa beauté ne suffirait plus à soutenir la patience de ses partenaires.

Les candidats ne manquaient pas — et cela la flattait.

 

Elle entrait en extase

en voyant qu’une nouvelle victime tombait à ses pieds.

Elle planait, heureuse de voir qu’on était prêt à tout —

tout quitter, tout briser, tout offrir —

pour posséder son corps et son amour,

pour réaliser ses rêves interdits,

et voir la plus belle des créatures se changer en chienne insatiable.

 

Mais au fond d’elle, une autre voix, rauque et furieuse, hurlait :

« Regarde ! Ne détourne pas les yeux !

Vois comme j’allume leur passion,

comme je ranime les tiges fanées !

Ils me désirent, ils m’attendent, ils me veulent !

Regarde comme je rassasie leur envie !

Oui, je suis la reine de l’amour ! Regarde ! Regarde ! Regarde ! »

 

Mais personne n’entendait cette fierté hystérique.

Sauf un regard froid, indifférent,

venu de l’intérieur,

comme d’une chambre secrète dans les couloirs de son esprit.

 

Ce regard voyait tout :

ses disproportions, ses failles, son incertitude, son infantilisme.

 

Et si l’on observait bien,

on reconnaissait ce visage — familier.

Oui, c’était le sien, mais plus âgé.

 

Elle se souvint même de la voix :

« Où crois-tu aller, avec tes os apparents ?

Tu as perdu la tête ?

Tu me fais honte devant tout le monde !

Tais-toi, sale gamine !

Des prétendants ? Regarde-toi donc ! »

 

C’était sa mère.

 

Et à travers chaque liaison,

elle essayait de lui prouver sa valeur, sa beauté, son importance.

Elle ne savait même pas pourquoi —

elle espérait seulement qu’un jour cette voix glaciale dirait :

« Oui, tu es belle, tu as tout prouvé,

et je t’aime.

Tu n’as plus rien à démontrer.

Prends soin de ton bonheur. »

 

Mais la voix restait muette.

Et il fallait prendre une décision.

 

Un signe, juste un signe !

Un simple indice !

 

Et soudain, elle le sentit derrière elle.

Il était là, sorti de nulle part,

souriant, les mains dans les poches.

 

— « Tu veux que je t’aide ? »

 

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